Je n’ai pas écrit ici depuis un bon moment. J’étais aux Etats-Unis pour prendre ma mère dans mes bras et la serrer contre moi. Il me semblait que je ne l’avais pas assez bien fait la dernière fois que je l’ai vue.
Ma sœur m’a téléphoné en disant qu’elle pensait que c’était la fin pour ma mère. A mon arrivée, ma mère était très mal en point. Elle ne pouvait pas se déplacer, même dans son lit d’hôpital. Elle était pâle et ses cheveux trop longs lui donnaient l’aspect d’une mourante. Elle avait maigri, rétréci même. Elle avait des tuyaux partout, une croûte jaune aux lèvres, elle portait des langes.
Mais elle m’a souri. Et je lui ai serrée dans mes bras. Chaque fois que je pouvais. Il me semble que mon frère et ma sœur n’osent pas le contact physique et c’est vrai que ma mère n’a jamais été très physique non plus. Ma sœur a observé que je savais bien soulever et aider ma mère à se déplacer. Elle croyait que j’avais appris cela dans un cours mais je ne l’ai jamais appris avec la tête. J’ai laissé parlé l’intelligence de mon corps. A-t-il appris un peu plus grâce à la douleur chronique ? Possible.
Mon séjour a été parfois très difficile, parfois drôle, parfois touchant. Toujours fort en émotions. Trop fort pour que je sois capable de tout raconter tout de suite. Ma peur en avion était mon seul compagnon de voyage. Elle m’a laissée plutôt tranquille mais il y a eu des moments durs où elle se cramponnait à moi… notamment pendant les turbulences où même le steward semblait effrayé lorsqu’il insistait que les gens retournent à leurs places !
J’ai passé dix jours très proche de ma sœur que je n’avais pas vraiment vue depuis plus de quinze ans (à part deux jours en décembre). On a vécu les deux dans l’appartement de ma mère qui est annexe à la maison de mon frère. J’ai trouvé très facile de parler avec les deux. Etonnamment facile. Ma sœur est quelqu’un qui sait rire même dans les pires moments et ça m’a été d’une aide précieuse. Quand on n’était pas avec ma mère on s’occupait de son chien ou on allait lui acheter des habits confortables. On a aussi eu quelques bons repas. J’ai profité des magasins de livres où l’on peut boire un « latte » tout en feuilletant les livres. Ils ont du beau papier à lettres et des murs entiers de cahiers et journaux intimes les uns plus beaux que les autres. J’ai acheté un cahier pour mon frère. Et un livre drôle pour ma sœur. Offrandes que j’espère diront d’une petite voix « je suis désolée pour les années où je refusais de vous parler ».
Ma mère va mieux maintenant, est en convalescence dans cet établissement où l’on lui donne des bains bouillonnants deux fois par semaine et où il y a une coiffeuse. Avec sa nouvelle coupe de cheveux et l’œil plus éveillé, ma mère va régulièrement en déambulateur à ce que j’appelle sa « gym ». Elle ne pourra pas rentrer chez elle mais ira – dès qu’elle aura atteint une autonomie suffisante - dans un autre « établissement » annexe. Elle est déjà en train de penser la décoration de son futur studio. Elle l’a dessiné sur du papier quadrillé, découpé ses meubles préférés à l’échelle.
Ca c’est bien ma mère. Ma mère la stoïque. C’est comme ça qu’elle a toujours tenu le coup. Je suis fière d’elle.