PETIT CONTE DE MAI OU HISTOIRE A DORMIR DEBOUT ! ! ! - par A.
Sur le quai d’une vieille gare désaffectée, des liserons recouvrent de leur blancheur le banc rongé par le temps. Le soleil printanier donne à cet endroit oublié le charme d’un jour de fête. L’instant suivant est comme l’instant présent, il est attente. L’attente de tout avec l’illusion du rien. Mais ce rien a ravivé doucement le cœur de cette femme qui marche pieds nus sur ce quai.
Elle attend. Depuis des années, jour et nuit elle attend. Par n’importe quel temps, elle attend. Le soleil la réchauffe, la pluie la lave. Elle est là depuis si longtemps qu’elle n’a plus d’âge.
Les enfants du village voisin viennent les après-midi de congé se moquer d’elle. Ils la traitent de folle en lui lançant des pierres. Elle les regarde d’un sourire enfantin et les désarme d’un éclat de rire . Apeurés par tant d’innocence, ils s’enfuient croyant voir un fantôme.
Le maire a voulu l’enfermer à l’asile, mais peut-on emprisonner l’amour ? Le curé croit à une sainte et a demandé que tous les soirs on lui dépose à manger.
« Sainte Folle » murmurent les religieuses en déposant le panier sur le quai et d’un signe de croix repartent à grandes enjambées.
Elle partage son pain avec les oiseaux tout en leurs murmurant des poèmes, de ceux qu’elle écrit dans un vieux cahier offert par sa seule amie. Elle l’enveloppe dans un vieux foulard rouge qu’elle porte toujours avec elle, et inlassablement, fait les cents pas sur ce quai du mois de mai. Aujourd’hui elle fredonne une mélodie de Bach et le merle perché sur les glycines qui ornent la façade délabrée lui répond. L’odeur des rails flambants de rouille au soleil rappelle une invitation au voyage. Elle aime marcher dessus telle une équilibriste sur un fil et, les bras en croix, sourit à un public imaginaire. En fin de journée, quand le ciel se teinte de rose, elle s’assied à même le sol et sort de son corsage des lettres froissées. Une à une elle les lit comme pour la première fois. Par instant son regard embué de larmes scrute l’horizon. Mais il suffit qu’un avion traverse le ciel pour qu’elle se mette à courir et à crier : « Soit heureuse ! » Elle gesticule, persuadée que son amie est à l’intérieur de l’oiseau de fer et qu’elle la voit. Elle crie encore, folle de joie : « profite de tous les pays dont tu as rêvés et n’aille plus peur ! Et surtout n’oublie pas d’écrire ! »
La liberté c’est sûrement cela, oser la folie, se perdre en elle et refuser les conventions ! Montrer sa défaite et oublier le temps qui passe puisque chaque jour reviennent les mêmes tourments, le même chagrin et les mêmes douleurs. Il y a mille façons de se laisser mourir ! Elle, elle se meurt en attendant un train imaginaire, celui dont un homme descendra tenant dans ses mains un hortensia bleu.
L’espoir dans cette histoire est l’assassin de la normalité ! Mais à quoi servirait la normalité pour cette femme ? A ressentir la souffrance ? A laisser l’aigreur marquer son visage ? A remplir son cœur de regrets ? A trembler d’angoisse pour être juste ce que les autres voudraient qu’elle soit ? ? ?
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13 Mai 2008 à 12:01 dans
- Général


